Une enquête menée sous la houlette de plusieurs grands médias internationaux met en exergue les pratiques de surveillance très strictes des autorités chinoises, observées au sein de la région frontalière du Xinjiang, où vivent plusieurs peuples turcophones et musulmans, dont la minorité ethnique des Ouïghours. Une fois passés en Chine, les touristes voient leur téléphone saisi, puis équipé d’un logiciel malveillant dédié à la surveillance.

Si la région de Xinjiang est connue pour ses ressources minérales abondantes, son nom est aussi tristement célèbre pour ses nombreux heurts communautaires observés entre la moitié du 19e siècle et aujourd’hui, et plus précisément depuis 1949, l’année où le gouvernement a annexé ce qui représentera un sixième du territoire chinois. Avec, comme objectif principal, de repeupler cette zone de Hans, l’ethnie majoritaire du pays, face à la présence majoritaire des Ouïghours, peuple turcophone et musulman.

Récolte et analyse des données

Au fil des années, l’administration de l’Empire du Milieu a durci le ton : surveillance accrue, camp de rééducation et même reconnaissance faciale font partie du quotidien de ce peuple généralement apparenté aux Ouzbeks. Aujourd’hui, la politique de surveillance stricte contre les populations musulmanes locales n’est plus un secret. La violation des droits de l’homme serait même courante.

La dernière affaire révélée par un groupement de médias — Motherboard, Süddeutsche Zeitung, le Guardian, le New York Times et NDR — ne devrait pas redorer l’image du pays. Car selon leur enquête, les touristes étrangers cherchant à pénétrer le territoire chinois via la région frontalière de Xinjiang sont soumis à un protocole de surveillance plus que discutable : les autorités saisiraient en effet leur téléphone portable pour y installer un programme espion.

Dans la région du Xinjiang, des habitants vivent dans les yourtes. // Crédit photo : Giggs Huang via Flickr.

Connu sous les noms de BXAQ ou Fengcai, ce malware télécharge les messages, les saisies du calendrier, les contacts et le journal téléphonique de l’utilisateur, avant de les envoyer à un serveur spécifique, selon l’analyse d’experts cités par Motherboard. Le logiciel effectuerait également une analyse profonde du smartphone, à la recherche de fichiers en lien avec des contenus musulmans, comme des ouvrages universitaires, à titre d’exemple.

Une voyageuse a par ailleurs fourni une preuve sous forme de copie à Süddeutsche Zeitung et Motherboard (disponible sur le Github de Motherboard). Un enquêteur appartenant au quotidien allemand s’est lui aussi fait confisquer son téléphone, ensuite équipé du malware en question. Le processus pour traverser la frontière prendrait d’ailleurs une demi-journée, selon un autre touriste.

En Chine, une définition du terrorisme bien vague

« Ceci est un autre exemple qui montre pourquoi le régime de surveillance de Xinjiang est l’un des plus illégaux, envahissants et draconiens du monde », s’est insurgé Edin Omanovic, responsable du programme de surveillance au sein de l’ONG Privacy International. Et de poursuivre : « Les applications, plateformes et devices génèrent d’énormes quantités de data, que les utilisateurs pensent supprimées, ou dont ils ne connaissent probablement pas l’existence, mais qui peuvent toujours être retrouvées sur l’appareil », précise-t-il.

« C’est extrêmement alarmant, dans un pays où le téléchargement d’une mauvaise application ou d’un article de presse pourrait vous mener à des camps de détention », tient-il à alerter. Un avis partagé par Patrick Kar-Wai Poon, chercheur spécialiste de la Chine chez Amnesty International : « C’est assez alarmant de voir comment même les étrangers et touristes sont sujets à ce type de surveillance ».

Le drapeau de la Chine. // Crédit photo : glaborde7 via Pixabay.

Maya Wang, chercheuse chez Human Rights Watch, elle aussi spécialiste de la Chine, apporte une analyse plus poussée : « Le gouvernement chinois, aussi bien dans la loi que dans la pratique, confond souvent les activités religieuses pacifiques avec le terrorisme. Les lois chinoises définissent le terrorisme d’une manière très large et vague. À titre d’exemple, les accusations de terrorisme peuvent être émises par la simple possession d’un objet qui « défend le terrorisme », même s’il n’y a aucune définition claire sur quel type d’objet cela peut être », explique-t-elle.

Comme le relaie Motherboard, le livre The Syrian Jihad, écrit par Charles Lister, spécialiste du terrorisme et chercheur principal au sein de l’association à but non lucratif Middle East Institute, faisait partie des fichiers scannés par le programme Fengcai. Et ce parce que le terme « Jihad » a été reconnu par le virus, bien que l’ouvrage en question ne constitue en rien une menace pour le pays.

La force des droits fondamentaux

Edin Omanovic tente de son côté de prendre de la hauteur sur cette situation plus que problématique : « Il y a une tendance croissante dans le monde a considérer les frontières comme des zones dénuées de toute loi, où les autorités ont le droit de déployer n’importe quelle forme de surveillance. Mais non : le point fondamental des droits fondamentaux, c’est que vous y avez droit n’importe où où vous êtes », martèle-t-il.

Et de prévenir les autres nations face à ce genre de pratique : « Les démocraties libérales occidentales qui ont l’intention de déployer des protocoles de surveillance similaires au niveau des frontières devraient jeter un œil à ce que fait la Chine, et réfléchir si c’est véritablement le modèle de sécurité qu’ils souhaitent mettre en place ».

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