TikTok est banni d'Inde, et menacé du même sort aux États-Unis. « Espionnage », « danger pour la sécurité nationale »... les accusations graves sont nombreuses, mais les preuves solides manquent encore. Ce n'est pas pour autant que TikTok ne traîne pas ses casseroles. Mais est-elle vraiment pire que Facebook, Snapchat et ses autres concurrents américains ?

Cet article de contexte autour d’une affaire en cours a été écrit en juillet 2020. Nous le republions avec des informations mises à jour, à la suite de nouvelles déclarations sur le bannissement de TikTok.

TikTok n’a que 4 ans, mais l’app a grandi très rapidement. Déjà installée plus de 2 milliards de fois dans le monde, l’app de vidéos ne quitte plus sa place sur le podium des téléchargements d’apps gratuites de l’App Store et du Play Store. C’est toute une culture qui s’est bâtie autour du phénomène, avec ses danses, ses challenges et ses mèmes. Capable de propulser des artistes en tête des charts et d’influencer un meeting de Donald Trump, TikTok pèse de plus en plus lourd aux États-Unis comme en France. Pour preuve, le président Emmanuel Macron vient d’ouvrir son compte sur la plateforme.

L’application a une particularité rare dans le monde des réseaux sociaux occidentaux : elle est chinoise. Plus précisément, elle appartient à ByteDance, une entreprise colossale valorisée à plus de 100 milliards de dollars, mais non cotée, qui a réalisé 17 milliards de dollars de chiffre d’affaires pour 3 milliards de dollars de bénéfice en 2019. Ces chiffres restent bien en dessous de ceux de Facebook, mais sont déjà largement supérieurs à ceux de Snapchat ou Twitter.

TikTok est un véritable phénomène culturel, mais rencontre des réticences politiques. // Source : Kon Karampelas, Pixabay

Cette origine chinoise joue en défaveur de TikTok. Aux États-Unis, des enquêtes menées par deux différentes autorités de régulation sont en cours : l’une sur son rachat de Musical.ly en 2017, l’autre sur le danger qu’il représenterait pour la sécurité nationale. Le 6 juillet 2020, le ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo en a rajouté une couche. Interrogé par Fox News au sujet d’un éventuel bannissement de l’app, il a déclaré : «  nous prenons ce sujet au sérieux. Nous considérons vraiment cette option ». Comme si ça ne suffisait pas, les concurrents Facebook et Reddit saisissent toute opportunité pour accabler l’application. À chaque fois, la crainte que TikTok soit un espion de Beijing revient sur la table.

L’Inde aussi a fini par avoir ce raisonnement. Même si TikTok a été téléchargé plus de 600 millions de fois dans le pays (d’après SensorTower), le gouvernement n’a pas hésité à la bannir brutalement des magasins d’application aux côtés de 58 autres apps chinoises. Désormais, l’Australie se pose aussi des questions sur les garanties de l’app.

Si TikTok traîne son lot de casseroles, il n’a pourtant pas été clairement démontré qu’elle est plus dangereuse que Facebook, Twitter ou Snapchat.

TikTok dans l’ombre du gouvernement chinois

Le gouvernement chinois est connu pour son interventionnisme. Il peut s’appuyer sur plusieurs lois locales pour s’immiscer dans les affaires des entreprises domiciliées sur son territoire, et il autorise de s’imposer dans le paysage chinois sans avoir ses faveurs. Ces particularités mènent de nombreux représentants américains à douter que ByteDance puisse maintenir une indépendance vis-à-vis du régime. Mélangez ces suspicions à un contexte de guerre commerciale prolongée entre la Chine et les États-Unis, et vous obtenez la délicate position de TikTok.

Il y a plus d’un an, l’administration Trump avait créé une tempête économique en bannissant de son territoire le géant des télécoms chinois Huawei, au nom de « l’urgence nationale ». Le gouvernement avait lourdement accusé l’entreprise : «  Les adversaires étrangers créent et exploitent de plus en plus de vulnérabilités dans le domaine des technologies et des services de l’information et des communications […] afin de commettre des actes cybermalveillants, notamment l’espionnage économique et industriel contre les États-Unis et son peuple ».

En plus de lui bloquer le juteux marché américain, ce bannissement avait entraîné une rupture de contrats avec plusieurs fournisseurs, dont Google, qui édite le système d’exploitation Android. Dans l’affaire TikTok, les autorités américaines reprennent une rhétorique similaire — qui a ses racines en géopolitique, comme nous l’avons montré. Mais si Huawei a les deux pieds en Chine, TikTok essaie de faire le dos rond… à l’international.

TikTok fait tout pour se glisser dans le moule occidental

Pour éloigner le spectre du régime de ses activités occidentales, ByteDance accentue toujours plus la séparation entre Doujin, la version originale de l’app, et TikTok, sa sœur jumelle occidentale.

Côté politique, l’entreprise a renforcé en 2019 sa présence dans la Silicon Valley, où se trouve la majorité des grosses cylindrées de la tech. Elle a recruté des centaines d’employés, et s’est installée dans les anciens locaux de WhatsApp. Pour conclure son intégration de façon tonitruante, TikTok a débauché en mai 2020 son nouveau CEO chez Disney. En charge des opérations numériques dans l’entreprise de Mickey, Kevin Mayer venait de signer un vibrant succès avec le lancement de Disney+ et était même pressenti pour prendre la tête de la maison-mère.

L’ouverture du très attendu centre de transparence reportée à cause de Covid19

Côté technique, l’entreprise assure que les flux de données entre les deux versions de l’app vidéo sont désormais cloisonnés. Selon elle, les informations des utilisateurs occidentaux sont stockées dans leurs régions respectives, et aucune donnée ne passe par la Chine. Ce n’est pas tout : l’entreprise affirme qu’elle a aussi coupé les interactions entre ses équipes d’ingénieurs américaines et chinoises — alors que jusqu’à l’an dernier, la division chinoise menait les innovations de l’app.

Pour finir, TikTok prévoyait l’ouverture en mai 2020 de deux centres de transparence, l’un à Los Angeles, l’autre à Washington. Le lancement a été repoussé à cause de la pandémie de coronavirus, et les observateurs devront attendre avant d’accéder à des ressources très attendues. L’entreprise a annoncé que les visiteurs du centre pourraient tester le code source de l’app et qu’ils accèderaient au détail de ses politiques de données et de modération.

TikTok montre patte blanche, car il joue gros aux États-Unis, où il compte plus de 25 millions d’utilisateurs, dont les principales stars de sa plateforme. À la clé se trouve un marché publicitaire sans égal.

Gestion des données et modération sans cesse remises en cause

Parallèlement à ses efforts, TikTok nourrit régulièrement la méfiance des autorités.

Dernier mini-scandale en date : le message viral d’un utilisateur de Reddit, intitulé Si vous avez TikTok, débarrassez-vous-en. Il aurait fait la rétro-ingénierie de la version Android de l’app, et réalisé qu’elle collectait toutes sortes d’informations sur l’utilisateur, comme les apps installées, son adresse IP ou encore des coordonnées GPS. Seulement, l’entreprise avertit dans sa politique sur la vie privée qu’elle collecte ce genre de données, pour des raisons de fonctionnement (notamment le partage simplifié vers les autres apps, qui participe de son succès, etc.). Et elle n’est pas la seule : Facebook en collecte autant, voire plus. Cette accumulation de données peut être considérée comme abusive et être trop discrète, mais elle est symptomatique d’une industrie entière, et non seulement de TikTok.

Quelques jours plus tôt, la nouvelle mise à jour d’iOS révélait que l’app (et des dizaines d’autres) avait accès au presse-papier du smartphone, et donc au contenu copié par l’utilisateur. Si elle avait espionné le presse-papier, elle aurait pu en sortir des informations précises sur les opinions des utilisateurs. L’entreprise a rapidement réagi en annonçant qu’elle bloquerait désormais cet accès installé comme antispam, et il n’y a aucune preuve qu’elle l’ait exploité. Nous pourrions continuer la liste d’exemples, mais vous l’aurez compris : la gestion des données par TikTok est régulièrement questionnée, sans qu’un véritable scandale éclate. L’entreprise se trouve dans les zones grises, mais ne franchit pas la ligne rouge.

La modération, talon d’Achille de TikTok

En revanche, la question de la modération des contenus sur la plateforme est bien plus épineuse. The Guardian a mis la main en septembre 2019 sur la charte de modération de TikTok, et détaillé comment l’entreprise pouvait censurer les propos dérangeants pour Beijing en les faisant rentrer dans des catégories plus larges, qui ne sont pas ostensiblement prorégime. Quelques mois plus tôt, un rapport de l’institut australien de stratégie politique dénonçait le « rôle actif » de ByteDance dans « la dissémination de la propagande de l’État chinois »  dans la province du Xinjiang, où se trouve la minorité ouïghoure, opprimée par le régime chinois.

Mais récemment, TikTok s’éloigne du gouvernement. Pour preuve, alors que le gouvernement chinois a voté une loi liberticide pour renforcer la surveillance à Hong-kong, de nombreux géants du Net ont arrêté de coopérer avec les forces de l’ordre. TikTok lui, a pris la décision de quitter Hong-kong, comme l’a rapporté Reuteurs. Avec ce choix, il réaffirme qu’il ne coopèrera pas avec l’État chinois.

Est-ce que ces efforts finiront par lever les suspicions ? Seront-elles renforcées par les erreurs du réseau social ? Visiblement, l’application est toujours dans le viseur des autorités — le 31 juillet 2020, le président Trump en a fait une affaire personnelle. Si les États-Unis persistent, deux voies s’ouvrent alors : un bannissement ou un rachat par une entreprise américaine.

Crédit photo de la une : Louise Audry pour Numerama

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